Heureux soient les écrivains heureux !

Blog de Catherine Marquèze – Heureux soient les écrivains heureux !

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Pensées après avoir écouté Boris Cyrulnik présenter son dernier ouvrage, « La nuit, j’écrirai des soleils »

Boris Cyrulnik, un homme que j’admire entre tous, est venu à Bordeaux, chez le Saint des Saints des libraires (Mollat), présenter son dernier livre, « La nuit, j’écrirai des soleils ».

Un tel auteur + un tel sujet = autant dire que j’ai dévoré ce livre, que je l’ai vaillamment corné, écorné, biffé, annoté…

Bref, il n’en est pas sorti indemne ! Si je vous racontais qu’il m’a laissée indifférente, je ne serais pas tout à fait honnête. Touchée, je l’ai été. Et pas qu’un peu !

Donc, Boris, qui malgré son nom à consonance d’Europe de l’Est, est Bordelais, était là, lundi dernier, à quelques pas de moi pour me (en fait, nous étions environ 200 à l’écouter dans la raisonnable moiteur de la Station Ausone) parler de son livre.

 

Interrogé par une jeune femme dont j’envie la place, il répond de cette voix douce et calme et tranquille, à peine audible, qui le caractérise… et passe sans transition de l’humour potache (il cite volontiers ce grand philosophe du XXe siècle qu’est Lucky Luke) au témoignage glaçant de son évasion à l’âge de 6 ans, caché sous le « presque » cadavre d’une femme battue à mort par la Gestapo. Les deux, la femme et l’enfant, s’en sortiront, souligne-t-il. Mais à quel prix ?

 

Ecrire pour sublimer un traumatisme

Quel est le rapport avec son livre ? Et quel est le rapport avec l’écriture en général ?

Eh bien, son livre parle du lien entre le traumatisme (le deuil, l’abandon, le manque d’amour, la carence affective…) et la créativité.

Et ce livre regorge d’exemples d’écrivains torturés. On en a presque la nausée tellement la liste est longue : « Sur 35 écrivains français les plus célèbres du XIXe siècle, 17 ont subi la perte, mort ou séparation de l’un ou des deux parents : Balzac avant l’âge de 7 ans, Gérard de Nerval (mère décédée alors qu’il avait 8 ans, père militaire absent), Victor Hugo (séparé du père jusqu’à 9-10 ans), Renan (à 5 ans, décès du père), Rimbaud (à 6 ans, séparé du père), Sainte Beuve (père décédé avant sa naissance), George Sand (à 4 ans, décès du père), Dumas père (à 4 ans, décès du père), Dumas fils (séparé du père jusqu’à 7 ans), Benjamin Constant (à 3 semaines, décès de la mère), Stendhal (à 7 ans, décès de la mère), Huysmans (à 8 ans, décès du père), Maupassant (à 10 ans, séparé du père), Loti (à 20 ans, décès du père), Vigny (à 19 ans, décès du père). » Sans compter les nombreux écrivains orphelins : Baudelaire, Dante, Rousseau, Poe, Tolstoï, Voltaire, Byron, Keats, Swift, Dostoïevski…

Une liste apnéique ! Terrifiante…

C’est dans ce gouffre sans fond qu’est le malheur,

« c’est dans ce noir qu’on espère la lumière,
c’est la nuit qu’on écrit des soleils »
,

écrit Boris.

 

L’explication neurologique

Car la privation sensorielle originelle, le manque d’amour, laissent une marque indélébile dans le cerveau de l’enfant nous explique le neuropsychiatre.

Aujourd’hui, on sait photographier ce vide. Étonnant concept !

Photographier ce qui n’existe pas, ce qui n’a jamais existé… Comme ce trou noir dans l’espace qu’on est arrivé à photographier récemment.

Chez un enfant aimé, le cerveau clignote comme un sapin de Noël. Il prend des couleurs rouge, orange, jaune. « L’image du cerveau d’un enfant placé dans un milieu pauvre en affect est bleue et verte, révélant ainsi un ralentissement métabolique », jusqu’à devenir grise et s’éteindre… dans les cas extrêmes.

Car on peut mourir de ne pas être aimé.

J’ai vu un film récemment qui illustre tout à fait cette terrible réalité : « Pupille », avec Sandrine Kiberlain et Gilles Lellouche. Un nourrisson né sous X d’une trop jeune mère étudiante est placé à 4 jours dans une famille d’accueil aimante. Pourtant, alors qu’il est en bonne santé, il ne se comporte pas comme un bébé normal : il ne réagit pas aux stimuli extérieurs, ne réclame pas à manger, ce qui inquiète le père joué par G. Lelouche. Il culpabilise. Il ne sait que faire. Il l’aime pourtant ce bébé, il multiplie les attentions, il le porte sans arrêt dans ses bras, ne relâche jamais le lien… Une enquête menée par Sandrine Kiberlain, assistante sociale plus qu’investie dans son travail, finit par montrer que la jeune mère n’a pas réussi à dire au revoir à son bébé ni à lui expliquer son geste d’abandon. Elle lui a simplement laissé une lettre, puis elle s’est effacée.

La lecture de la lettre au bébé par l’assistante sociale déclenche un processus de résilience chez l’enfant, qui s’éveille de sa torpeur. Sur le coup, j’ai cru à une jolie fiction, magnifiquement interprétée…

Boris nous explique que, si après avoir vécu une carence affective, l’enfant est placé dans un milieu aimant, son cerveau peut se réchauffer, preuve de la résilience neuronale.

Certains enfants (et c’est le cas de Jean Genet, abandonné à 6 mois par sa mère qui souffrait de dépression) ne s’en remettent jamais, malgré l’amour de leurs parents de substitution. Boris nous parle des enfants du Djihad. Il nous dit que rien n’est perdu pour eux. Qu’une très grande partie s’en sortiront, si on aide leurs cerveaux à se réchauffer. Rien n’est jamais perdu. Et on ne doit pas préjuger de ce que deviendront les enfants blessés ou maltraités.

 

L’importance de mettre des mots sur les blessures

« Pour ces enfants blessés, les mots sont des bijoux ».

Non seulement les mots, mais parfois même les lettres qui les constituent.

Georges Perec voit disparaître successivement tous les membres de sa famille depuis l’âge de 3 ans. Son père, puis sa mère, puis ses tantes, ses cousines, ses amis. Il ne sait pas s’ils sont morts. Ils ont simplement disparu de sa vie. Quand il comprend à l’âge de 8 ans que cette disparition est définitive, il décide de devenir écrivain. Il est contraint d’écrire pour « offrir une sépulture à ses parents disparus ».

Il écrira plus tard un livre, La disparition, « où l’on met longtemps à découvrir que ce qui a disparu, c’est la voyelle « e » qui désigne « eux, mes parents disparus ». Il ne pouvait pas parler de ses parents puisqu’ils avaient disparu ; alors il raconte une disparition, un non-événement. »

 

Pourquoi j’écris ?

J’aurais pu rester des heures à écouter Boris Cyrulnik parler, si ce n’est l’inconfort du banc sur lequel j’étais assise. Vraiment, Monsieur Mollat, faites quelque chose, pensez aux fesses des fervents défenseurs de la belle littérature et des rares libraires indépendants…

Et puis, mon amie V.B. qui m’accompagnait ce jour-là, a chuchoté à mon oreille : « Mais la Joie : permet-elle aussi d’écrire ? »

Peut-on écrire de bonheur ? Comme on rit de bonheur ? Comme on pleure de bonheur ?

Il y a plus d’exemples d’artistes torturés que d’artistes heureux. D’ailleurs, j’ai beau y réfléchir, il ne m’en vient aucun, d’exemples d’artistes heureux… Vous en avez, vous ?

Moi-même, pourquoi écris-je ?

J’aurais tendance à répondre d’abord par besoin, ensuite par plaisir.

Le plaisir vient en second. Pendant que j’écris et que je repeins le monde à ma façon. C’est donc bien que j’ai besoin de le repeindre.

« Rien ne vaut d’être vécu qui n’est d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait que de l’eau salée »

– Romain Gary, Les cerfs-volants. –

Je n’ai pourtant pas été abandonnée à la naissance, ni après, que je sache.

J’appartiens à une fratrie de 4 enfants, 2 filles, 2 garçons, et je suis la plus jeune. Mon grand-frère à 5 ans de plus que moi. 4 enfants en 5 ans. 4 bébés à la maison. Imaginez. En tant que maman de 2 enfants qui ont 7 ans d’écart, cela m’épuise rien que d’essayer d’imaginer ce que cela a été pour mes parents.

Pourtant, comme le jeune Jean Genet, je me suis très tôt réfugiée dans les livres. Je me cachais régulièrement dans la maison ou dans le jardin pour m’isoler de l’activité familiale… même si je n’hésitais pas à monter au créneau quand il me fallait montrer à mes frères combien j’étais capable de faire les pires bêtises avec eux.

Mon entrée à l’école maternelle fut un déchirement : celui de la sortie du cocon familial dont je connaissais tous les pièges et les règles, et de l’entrée dans la jungle relationnelle du monde extérieur.

Je préférais rester en classe plutôt que de sortir à la récréation. J’ai commencé à me ronger les ongles. Jusqu’au sang. Obligeant maman, à me mettre des gants la nuit attachés au poignet avec des élastiques. Puis à me mettre un vernis à ongles amer sur les doigts, vernis que je léchais, grattais, avec une sombre délectation, avant d’entamer les ongles soi-disant planqués en dessous.

J’ai 53 ans, et cette rassurante habitude est toujours là, bien ancrée, bien que j’aie trouvé le moyen de la contenir pour que cela ne se voit pas.

Pourtant, comme Jean Genet, j’étais sage, bonne élève, appliquée. Aucune raison de s’inquiéter, donc.

Pourquoi écrire est-il aussi réconfortant quand on a vécu une enfance « tranquille » comme la mienne ? Pourquoi ce goût pour la fiction si tôt inscrit dans mon cerveau (je dirais 6 ou 7 ans), alors qu’il n’est présent chez aucun des mes frères et sœur ? Pourquoi ce goût de l’observation des autres ? Ce besoin de rester à distance, sans trop m’éloigner pourtant ? Pourquoi ce goût de l’évasion par l’écriture ?

« Lorsque le spectateur applaudit ou quand le lecteur comprend, il confirme que le malheur a été métamorphosé en œuvre d’art. […] Ecrire dans la solitude, pour ne plus se sentir seul, est un travail imaginaire qui trahit le réel puisqu’il le rend partageable, mais apaise l’auteur en tissant un lien de familiarité avec celui (celle) qui le lira ».

« Je ne suis plus seul au monde, les autres savent, je leur ai fait savoir. En écrivant, j’ai raccommodé mon moi déchiré ;
dans la nuit, j’ai écrit des soleils. »

 

Blog de Catherine Marquèze – Heureux soient les écrivains heureux ! Photo by Priscilla Du Preez on Unsplash

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